Je veux comprendre… LA SUPERSTITION DE HUME feat. le chat noir

Bien le bonjour ! Il est aujourd’hui grand temps d’aborder un philosophe cher à mon cœur, et d’une importance majeure dans l’histoire de la philosophie. Le bougre a en effet été une véritable source d’inspiration pour un prussien bien connu, Emmanuel Kant, qui a eu l’idée de rédiger ses fameuses Critiques suite à la lecture d’un des ouvrages de… David Hume. Rien que ça !

I. Le principe de l’induction

Philosophe écossais (il y tenait beaucoup parait-il!) du siècle des Lumières, Hume est l’un des fondateurs de l’empirisme moderne, et connu pour son scepticisme radical.

Le scepticisme est une méthode d’examen et une école philosophique selon laquelle il semble que rien n’est vrai, pas même cette expression (car elle se réfute d’elle-même), et qui repose sur la suspension du jugement.  (Wikipedia et Larousse)

Hume explique que la croyance est une idée qui s’accompagne d’un sentiment qui fait que nous croyons. C’est de l’ordre de la conviction, de la certitude. Il apparente cela au dressage ou à l’expérience : il ne fait pas de différence franche entre les animaux et les humains, c’est-à-dire que nous apprenons par expérience, tout comme les bêtes. Pour lui, les connaissances sont en fait des croyances empiriques, donc issues de l’expérience, et plus précisément… de l’habitude. Ce que nous savons du monde est en vérité un ensemble de croyances avérées par l’expérience et l’habitude.

Or, puisque la connaissance s’apparente à une croyance… alors ce n’est pas une connaissance ! En effet, on peut définir la croyance comme une connaissance imparfaite.

Ce qui s’est produit ne se reproduira pas nécessairement dans le futur ! Prenons l’exemple du lever de soleil : nous avons vu le soleil se lever tous les matins à une certaine heure, et cela depuis notre naissance. Mais ça ne certifie en rien que le soleil se lèvera nécessairement demain matin. Il est tout à fait envisageable que la nuit se prolonge tout une journée !

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Lèvera, lèvera pas ?…

C’est en cela que Hume se montre sceptique. Selon lui, notre connaissance est basée sur la probabilité : nous fondons ce que nous considérons comme étant notre connaissance sur l’habitude et sur ce que nous en supposons. Il est impossible d’en affirmer quoi que ce soit. Autrement dit… ce que nous pensons connaître, c’est du vent. C’est cela le principe de l’induction, principe insuffisant pour nous faire accéder à une connaissance sûre : toute expérience peut en effet être infirmée par une nouvelle expérience.

Pourquoi est-ce que l’induction n’est pas un principe fiable quand il s’agit d’établir une connaissance certaine ? Tout simplement car l’induction ne nous apporte pas de vérité nécessaire ou de lois. Tout ce qui s’est passé autrefois peut se reproduire désormais d’une autre manière.

II. Miracles et superstitions

La superstition est une affirmation qui repose sur une croyance et qui concerne une relation de causalité entre des faits. Pour le dire plus simplement, nous allons prendre un exemple bien connu : croiser un chat noir porterait malheur.

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Selon une notion de causalité, le fait de croiser un chat noir dans la rue cause notre malheur, ou pour le dire autrement, nous sommes malheureux parce que nous avons croisé un chat noir. A première vue cela semble absurde, car la cause et l’effet ne sont pas de la même nature : il ne s’agit pas du même type de phénomène. Il n’y a aucun lien entre le fait de croiser un chat noir, et le fait d’être malheureux ! Il s’agit donc d’une affirmation erronée de la relation de causalité : il n’y a aucun lien de causalité vérifiable (et donc probable) entre le fait de voir un chat (fut-il noir) traverser la rue, et le fait que notre malheur s’ensuive. (Et pourtant… enfin, regardez-le ! Cette chose veut votre peau, c’est clair.)

En ce sens, une superstition est l’affirmation de l’existence d’un lien causal entre deux événements alors même que l’expérience ne nous l’indique pas. Ainsi le lien entre un chat noir et notre malheur n’est pas donné par l’expérience, ça n’a rien d’habituel. Cela ne devrait pas susciter en nous la moindre croyance : il s’agit d’une croyance empirique erronée. L’induction vient de la répétition d’expériences semblables : la superstition est par conséquent une croyance qui contrevient à l’habitude.

Et un miracle, qu’est-ce que c’est ? En quoi est-ce vraiment différent de la superstition ? Tout comme la superstition, un miracle est un dysfonctionnement dans l’ordre habituel des causes. C’est un événement impossible en tant qu’il contredit l’harmonie de l’expérience. Ainsi, le fait de marcher sur l’eau nous semble impossible en ceci qu’il n’est pas seulement inhabituel : il contredit radicalement ce qui a cours dans la nature telle que nous en avons l’expérience. Logiquement, notre connaissance empirique devrait nous mener au scepticisme et à considérer les miracles comme faux puisque étant improbables. Cependant le miracle est une croyance qui relève de la superstition puisqu’il est basé sur les faits : c’est un fait qui contrevient à l’expérience habituelle. On peut l’apparenter à une superstition qui se réalise, mais avec une connotation positive.

Avant d’aller plus loin, il convient de distinguer la croyance empirique (dont nous parlons jusqu’à présent) et la croyance métaphysique. Dans le modèle humien, la croyance et la connaissance ne sont pas fondamentalement différentes car la plupart de nos croyances sont vraies : c’est l’habitude qui nous le certifie. Nous avons déjà vu que notre connaissance était en grande partie inductive.

Selon Hume, si l’expérience nous incite à croire qu’une cause produira toujours le même effet, et qu’il n’y aura pas de grande différence entre le futur et le passé, c’est parce que nous considérons que les phénomènes se produisent selon une probabilité : il est rare, mais possible, qu’une personne paralysé se remette à marcher, car cela a déjà été observé. Mais à l’inverse si je lâche un objet que je tenais, il est certain qu’il tombera, car à chaque fois que je l’ai fait il est tombé, ainsi que l’ont observé tous les hommes depuis le commencement de l’humanité. C’est grâce à ce modèle que nous déduisons les lois naturelles.

Un miracle étant quelque chose qui va à l’encontre de ces lois (qu’un homme revienne à la vie par exemple), Hume nous explique qu’il est déjà impossible d’y croire rien qu’à partir de cette idée. Les lois de la nature sont en effet d’une probabilité si forte (elles sont observées par tous, à toutes les époques et en tous lieux) qu’elles forment une preuve uniforme et définitive contre les miracles. Il exprime ainsi le scepticisme dont chacun devrait faire preuve vis-à-vis de ces miracles :

« Quand un homme me dit qu’il a vu un mort rappelé à la vie, je considère immédiatement en moi-même s’il est plus probable que cet homme me trompe ou qu’il se trompe, ou que le fait s’est réellement produit. Je pèse, l’un en regard de l’autre, les deux miracles. […] Si la fausseté de son témoignage était encore plus miraculeuse que l’événement qu’il rapporte, alors, et alors seulement, il peut prétendre gouverner ma croyance et mon opinion. » (Hume, Enquête sur l’entendement humain)

Aucun témoignage humain ne peut remplir cette condition ! Un miracle n’est jamais raconté et asserté par assez d’hommes fiables, d’un bon sens et d’une éducation suffisantes pour qu’on leur voue une confiance totale. Très étrangement, ce n’est jamais qu’une poignée d’individus (si ce n’est un homme seul) qui a la chance d’assister à un miracle : jamais une foule toute entière.

III. La foi

Nous avons supposé plus haut la distinction entre la croyance empirique et la croyance métaphysique. Là où le miracle et la superstition relèvent de la croyance empirique, la foi, elle, est une croyance métaphysique en ceci qu’elle concerne des idées, des entités en-dehors de l’expérience. Ses principaux objets sont ainsi l’existence de Dieu, l’existence de l’âme, d’une vie non biologique après la mort… qui sont des objets métaphysiques. Autrement dit :

  • superstition/miracle = croyance qui concerne des faits
  • foi = croyance qui concerne des idées métaphysiques qui n’appartiennent pas aux faits.

Mais il faut encore expliquer ce qu’est la croyance métaphysique. Nous avons vu qu’elle est assimilable à la foi. Or, pour susciter la foi il faut produire des miracles, puisque la croyance métaphysique ne se fonde pas sur les ressorts empiriques habituels. Toutefois nous ne pouvons pas considérer la foi comme une superstition car l’objet de la croyance métaphysique n’est pas dans le domaine empirique ! Dire que l’âme survit à la mort biologique n’est pas contraire à l’expérience puisque cette affirmation ne concerne pas l’ordre des causes matérielles. 

Cette distinction permet d’éviter de rapprocher injustement la foi de la superstition. En effet la foi n’étant pas une croyance empirique, toutes deux ne peuvent pas être confondues.

Que dire, une fois que l’on a vu tout ceci ? Nous pourrions émettre une critique envers la thèse de Hume, et lui reprocher de définir l’Homme comme un être essentiellement connaissant. Aristote disait peut-être que « tout homme désire naturellement savoir », mais la connaissance est-elle vraiment la première préoccupation de l’humanité ? Si c’est le cas, alors nous devons nous résoudre à ce que la religion ne soit qu’un mode du savoir, mais gorgé d’illusions et d’erreurs.

Toutefois, il suffit de constater les progrès gargantuesques de la science et d’observer que la religion n’a pas disparue malgré ça, pour se rendre compte que cette idée est discutable. Puisque le développement scientifique n’a pas suffi à rendre la religion obsolète, alors on peut supposer que la religion ne se réduit pas à être un mode du savoir, contrairement à ce que suggère Hume.

Il semblerait donc que la religion doive être distinguée de la croyance, qui relève d’un problème épistémologique. La croyance est davantage un mode de perception du monde et de ses limites, qui permet de nous interroger sur les raisons pour lesquelles nous savons que nous sommes dans le vrai quand nous affirmons quelque chose.

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