S01_EP01 : La volonté

Y a du swag et Spinoza, la la dirla dada.

Important : Ce texte est une fiction et n’a pas pour ambition de retranscrire les personnalités ou les manières d’être des philosophes mentionnés, même si certains traits de leur caractère ou de leurs habitudes ont été grossis dans un but humoristique. Les seules choses présentées de façon réaliste, ce sont les thèses des personnages, et quelques détails sur leurs vies, expliqués à la fin dans des notes. Le reste, c’est juste parce que je trouvais ça rigolo.

Personnages :

  • SOCRATE, juge de ce débat, aime beaucoup définir des trucs
  • RENÉ DESCARTES, représentant du libre arbitre, babtou fragile et amateur de grasses matinées
  • BARUCH SPINOZA, représentant du déterminisme, polisseur de verres optiques à ses heures perdues
  • FRIEDRICH NIETZSCHE, relou de service et comic relief assumé

→ Acte I, scène I

SOCRATE : Braves hommes ! Vous voici réunis sur ma très chère agora, érudits parmi les gens de lettres et de nombres, hommes d’esprit parmi les plus sages, grands architectes du savoir, tandis que la simple idée de pouvoir vous parler de vive voix est tellement anachronique qu’elle serait suffisante pour décrédibiliser le débat qui, je l’espère et je le sais, ne manquera pas d’avoir lieu.
SPINOZA : Tu es vraiment certain de le savoir, Socrateuh ? Rapport au fait que la seule chose que tu sais, c’est que tu ne sais rien (1), tout ça…
DESCARTES, ricanant : Ça y est, il commence !
SPINOZA : Non mais, moi, je veux juste être sûr de bien tout comprendre, c’est tout… je ne suis pas un habitué de ces petites sauteries intellectuelles…
DESCARTES : Ah ça, c’est sûr que ça doit te changer des romans pour jeunes filles que tu bricoles dans ton garage.
SPINOZA, attristé : Ça, ce n’était pas très gentil.
SOCRATE : Hommes merveilleux ! Ne nous égarons pas. Mais je lis dans vos regards que vous avez hâte de découvrir le problème qui nous rassemble en ce beau jour et, n’ayant pas l’âme vicieuse, je m’en vais vous l’annoncer sans plus attendre. Mes amis, le sujet qui nous préoccupe aujourd’hui, et qui a été choisi avec le plus grand soin, est celui de la volonté.
DESCARTES, méprisant : La volonté ? Sérieusement, vous n’aviez pas plus ringard comme sujet ? J’en ai déjà parlé dans un de mes petits livres, vite fait. Les Méditations Métaphysiques, vous avez du en entendre parler. C’est tellement has-been, la volonté ! Enfin, au moins sais-je d’avance en quels termes m’exprimer, même s’il n’y a aucun challenge. Si j’avais su, je ne serais peut-être pas venu…
SPINOZA : Ne sois pas si dédaigneux, René ! Cela peut être chouette.
DESCARTES : Quoi, tu es encore là toi ? Les artisans (2) auraient donc quelque chose à dire lors des débats philosophiques ? Tu peux partir, Baruch, personne ne t’en tiendra rigueur. Reconnaître ses faiblesses peut être une force, tu sais.
SPINOZA : Pardonne-moi mon ami, mais j’ai aussi mon mot à dire sur la question que nous pose Socrateuh. J’en parle un peu au début du livre que je suis très humblement en train d’écrire.
DESCARTES : Tiens, et qu’est-ce donc ? « Le secret de l’amant vénitien » ? « Deux cœurs à vif ? » « L’amour est dans le pré ? »
SPINOZA : Non, c’est juste l’Éthique.
DESCARTES : Haha. Comme si ça pouvait marcher, avec un nom pareil ! Mon pauvre, tu n’as vraiment pas le sens du spectacle.
NIETZSCHE : Niet, niet.
SOCRATE : Ah, voici Nietzsche qui arrive ! Installe-toi donc, mon bon, prends place ! Nous allions justement écouter René.
DESCARTES, grommelant : Ben dis-donc ! Encore un qui a une tête de prix Nobel…
SPINOZA, jetant un coup d’œil alentours : Dis Socrateuh, je me demande si les fauteuils en velours côtelé sont vraiment nécessaires sur l’agora. De ton temps, disputailliez-vous avachis de la sorte ?
SOCRATE, nostalgique : Brave garçon ! Ah, c’était la belle époque… si tu savais la mine qu’on se mettait !

→ Acte I, scène II

DESCARTES : Mes amis, puisque notre très estimé Socrate m’a élu pour débuter cette discussion, je m’exécute donc, sans esbroufe ni fanfreluche, cela va de soi. Cependant, le sujet est vaste, et je suis fort disposé à l’aborder selon l’angle qui vous paraîtra le plus adéquat.
SOCRATE : Oh, quelle délicatesse, René ! Pourquoi ne pas commencer par une définition ?
DESCARTES : J’en suis fort aise, ô Socrate ! C’est donc ainsi que s’amorcera mon propos. Je le dis simplement, la volonté n’est à mon sens rien de plus qu’un pouvoir infini, une puissance de négation ou d’affirmation qui n’est soumise à aucune limite. Est-ce bien ainsi que vous vouliez que je procède, ô Socrate ?
SOCRATE : C’est excellent, mon bon, poursuis-donc.
DESCARTES, bombant le torse : Vos mots aimables me réjouissent ! Je dis ainsi que la volonté est l’une des preuves de la perfection divine que nous portons tous en nous. En pouvant tout vouloir, nous sommes par conséquent dotés d’une incroyable liberté, et… mais je vois que tu fronces ton mono sourcil Baruch, peines-tu à me comprendre ?
SPINOZA : Je pense au contraire bien te suivre, mais…
DESCARTES : No hablas francès ?
SPINOZA : … je suis issu d’une famille portugaise, pas espagnole.
DESCARTES : Quieres tapas o sangria ? Vamos a la playa ?
SPINOZA : Et en fait, je suis hollandais.
DESCARTES : Qui s’en bat les steaks ?
SPINOZA, refusant de baisser les bras : Ce que je voulais dire, c’est que je te comprends parfaitement. Seulement, je ne suis pas d’accord.
DESCARTES : Tu n’es pas d’accord ?
SPINOZA : Je ne suis pas d’accord.
DESCARTES : A quel sujet ?
SPINOZA : Oh, un peu tout.
DESCARTES, se tournant vers Socrate, scandalisé : La condescendance de ce garçon !
SPINOZA : Quoi, mais non, mais…
SOCRATE, agitant une main désabusée et alangui dans son fauteuil : Nous t’écoutons, Baruch. Ne nous fait pas perdre notre temps, mon garçon.
SPINOZA : Bon, très bien. A mon humble avis – arrêtez-moi si vous jugez que je fais erreur – la volonté n’est qu’une illusion. Je pense en effet que nous ne sommes pas vraiment le point de départ de nos actions.
DESCARTES : Allons donc ! Et si ce n’est pas nous, qui est-ce ?
SPINOZA : La nécessité. Nous agissons toujours par rapport à elle, même si nous n’en avons pas conscience. Et cette nécessité, c’est justement la nécessité d’agir conformément à notre nature. Ainsi, la pierre qui dévale la colline n’a-t-elle pas le choix de rouler de la sorte : ce comportement est inscrit dans sa nature.
DESCARTES : C’est bien joli tout ça, mais ce n’est pas avec des allégories poétiques qu’on va aller loin, pas vrai Nietzsche ? Hein que ça pue, le lyrisme et les métaphores incompréhensibles ? (3)… (N’obtenant pas de réponse, se détourne : ) A ce que je sais, nous ne sommes pas des pierres. Ton caillou peut peut-être dévaler la colline sans le vouloir, mais moi, on ne m’y prendra pas.
SPINOZA : Oh, mais ça vaut pour toutes les choses dans la nature, René. Dans le fond, nous sommes tous des cailloux.
DESCARTES, grommelant : Il commence à me chauffer l’espagnol là.
SPINOZA : Pardon ?
DESCARTES : Rien rien, Sancho. Olé.

→ Acte I, scène III

SOCRATE : Si nous résumons les choses, excellents hommes, il me semble que nous ayons à faire à une opposition. Toi René, tu déclares que l’homme peut tout vouloir, car sa volonté est infinie, ce qui le rend absolument libre. Mais toi, Baruch, tu maintiens que toutes nos actions sont soumises à la nécessité et que nous n’avons guère le choix d’agir d’une certaine manière, nous agissons et voilà tout. Est-ce bien cela ?
SPINOZA : Cela même, Socrateuh.
DESCARTES, protestant : Mais c’est parfaitement ridicule !
SPINOZA : Je pense que nous sommes guidés par une nécessité installée dans la nature, et dans notre nature elle-même : ainsi, tout ce que nous faisons au quotidien, et cela dans la moindre de nos actions, est de persévérer dans notre être conformément à notre nature. Comprends-tu mon point de vue, Descartes ?
DESCARTES : Retourne polir tes lunettes, paysan.
SPINOZA, cherchant du soutien : SOCRATEUH !
SOCRATE, haussant une épaule : J’ai déjà vu des réparties plus discutables, excellent homme. René n’est pas si mauvais.
DESCARTES : BOUM BÉBÉ qu’est-ce que tu vas faire, tu restes dans ta jalousie, je suis dans mon jacuzzi. A l’aiiiiiiiise.
SPINOZA : Et toi, Nietzsche, tu ne dis rien ? Ce spectacle ne t’afflige-t-il donc pas ?
NIETZSCHE : Niet niet.
SPINOZA : Ah ben, merci du coup de main.
DESCARTES : Puisque le débat patauge dans l’imbécillité par la faute inexcusable d’une certaine personne, je vais prendre les choses en main. Non messieurs, je ne prendrai pas la peine de nommer le responsable de cette improductivité, n’importe qui ici ayant un peu d’esprit aura compris de qui je veux parler, (plus bas) n’est-ce pas Baru-ATCHAH. Pardon, un sale rhume, c’est qu’on se les pèle en Suède (4). Les joies sans fin des voyages ! Bien sûr, ce n’est pas un modeste artisan qui pourra comprendre ça en restant cloîtré dans sa petite échoppe sordide.
SPINOZA, blasé : Je suis là, tu sais. J’entends tout ce que tu dis.
DESCARTES,  mielleux : Tiens, c’est curieux que tu sois le seul à te sentir visé quand on cause misère et bêtise, Baruch.
SPINOZA : Ris tant que tu le peux, malandrin, car je fais fi de ton venin.
SOCRATE : Hommes merveilleux, allons ! René s’apprêtait à proposer un moyen de dépasser l’aporie à laquelle nous étions parvenus juste avant cela. Parle René, parle en ton bon droit, et saches que nous tendrons l’oreille à la moindre des délicieuses paroles que tu prononceras.
DESCARTES : Merci bien, ô Socrate, sage parmi les sages, père de la philosophie, vous qui illuminez les cieux de vos pensées alertes.
SPINOZA, agacé : Socrateuh ! Tu ne vas pas le laisser t’acheter de la sorte ! Ce vil renard, ce paltoquet, ce mécréant, ce…
DESCARTES : Baruch, mon ami, tes mots me brisent le cœur. Je consentirai à accepter tes excuses, tu le sais.
SPINOZA, furieux : Comment, des excuses ? Ah, qu’il est malin ! Qu’il est fier ! Mes excuses, mon grand, tu ne les mérites guère. Je n’ai que peu de sympathie pour les gredins de ta sorte ! Non, mon ami, je ne prendrai pas la porte.
DESCARTES : Vous entendez quelque chose, Socrate ? On croirait ouïr les jérémiades d’un enfant au loin, mais peut-être n’est-ce là que mon imagination. Un enfant particulièrement insupportable, par ailleurs.
SPINOZA : Espèce de…
SOCRATE : Baruch !
SPINOZA : …SOPHISTE (5) !
SOCRATE, paniqué : BARUCH ! Par les dieux, quelle vulgarité ! René, toi qui a accompli de si grandes choses au nom de notre chère philosophie, que Zeus fasse que tu veuilles bien pardonner ce jeune enthousiaste ! Sois conscient que si nous ne pouvons dire qu’il ne mesure pas la portée de ses paroles, tout du moins pourrons-nous affirmer que celles-ci ont dépassé sa pensée. Ce malheureux ne consent point à quérir ton pardon, je le crains fort. Par le chien ! Quelle situation gênante !
DESCARTES : Il n’en est rien, ô Socrate, car je n’ai point l’âme mauvaise, et je pardonne volontiers ce pauvre homme. Les gens de son milieu n’ont que rarement assez d’éducation pour peser justement leurs propos, et cela nous ne pouvons le reprocher à Baruch. Il s’agit là d’une forme du déterminisme qu’il s’acharne à défendre avec tant d’effort, et voilà tout.
SPINOZA, outré : MAIS SOCRA…
SOCRATE : Baruch, nous en avons fini. Tempère-toi, mon garçon. Pense à ta sophrosunè (6).

→ Acte I, scène IV

DESCARTES : Je disais donc que j’avais une solution pour avancer. Mais bon après si tout le monde s’en tamponne l’oreille avec une babouche, je vais la garder pour moi et m’enterrer, hein.
SPINOZA, soupirant : Si seulement !
DESCARTES : Va mourir.
SPINOZA : Tu aimerais bien.
SOCRATE,  lassé : Nous t’écoutons, René.
DESCARTES : Ma solution est une expérience de pensée, que je tiens du haut lieu où j’ai fait mes lettres, chez les jésuites (7). Il s’agit du paradoxe de l’âne de Buridan.
SOCRATE : Mais Descartes, qu’est-ce qu’un âne ? (8)
DESCARTES :
SPINOZA :
NIETZSCHE : Niet niet.
SOCRATE :
DESCARTES :
SPINOZA : Il vient de se passer quoi, là ?
DESCARTES : Fichtre, que la Suède me manque.
SOCRATE, levant l’index : Oui mais, Descartes, qu’est-ce que le man…
DESCARTES : Oh vous, ta gueule.
SOCRATE : Homme merveilleux, si mon Platon (9) était là, il te tatannerait la face.
SPINOZA, plein d’espoir : On peut peut-être l’appeler ?
SOCRATE : Ne la ramène pas trop, délicieux brésilien.
SPINOZA : Hollandais, bordel :'((((
DESCARTES, vexé : Bon, vous dites si je vous embête, hein.
SOCRATE : Vas-y, René. Qu’on en finisse.
DESCARTES, l’ignorant : C’est l’histoire d’un âne, qui a autant faim que soif, et qui parvient à une croisée de chemins : le chemin de gauche conduit à une mangeoire pleine d’avoine, le chemin de droite à un abreuvoir plein d’eau. Le problème est celui-ci : sachant que l’âne n’a pas plus faim que soif, c’est à dire qu’il ne saurait décider s’il a davantage envie de manger ou de boire, quel chemin empruntera-t-il ? Sera-t-il même capable de choisir, alors que rien ne l’incite à faire un choix plutôt qu’un autre ?
SPINOZA : C’est bien facile. Il aura peut-être la sensation d’être libre de choisir, mais dans tous les cas, quelque chose l’y poussera et ce choix ne sera pas le sien. Ton âne est comme ma pierre : il agira en faisant ce que sa nature lui dicte de faire, et c’est ainsi qu’il sera libre.
DESCARTES : C’est absurde.
SPINOZA : La libre-nécessité, mon vieux.
DESCARTES : Ça n’a aucun sens !
SPINOZA : C’est toi qui est teubé. Ton âne, même s’il n’en a pas conscience, il aura forcément un peu plus faim que soif ou un peu plus soif que faim. Il y aura nécessairement quelque chose pour faire pencher la balance.
DESCARTES : Mais si elle ne penche pas ?
SPINOZA : C’est impossible.
DESCARTES, prenant Socrate à parti : Il est borné, hein ?
SOCRATE : C’est vrai que c’est curieux, Baruch. Tu sembles dire que nous serions tous déterminés par quelque chose d’invisible ?
SPINOZA : C’est ça. Même si la cause de nos actions est invisible et que nous avons l’impression d’en être l’origine ou le principe, nous faisons toujours un choix en conséquence de quelque chose, c’est cela que j’appelle nécessité. Nous pouvons être conscients de nos pensées et de nos actes, en revanche nous ignorons tout des causes qui nous déterminent à penser et à agir.
DESCARTES : C’est vraiment n’importe quoi, mais j’imagine qu’on ne peut pas trop en demander d’un pauvre homme qui n’a rien de mieux à se mettre sur le dos qu’une veste mangée par les mites.
SPINOZA : Tu vas vraiment passer tout ton temps à me charrier sur mes origines et mes fringues ? Ah, elle est belle, l’élite de la philosophie !
DESCARTES : Déso, pas déso.
SPINOZA, levant le menton : Et ce n’est pas un trou de mite, c’est la marque d’un coup de couteau. On m’a poignardé. (10)
DESCARTES : On a essayé de te tuer ?
SPINOZA : Eh ouais mon gars. Eh ouaiiiiis. I’m a survivor biatch. Tu peux pas test. Alors, impressionné ?
DESCARTES : Non, je regrette juste que le mec ait foiré son coup. Encore une belle occasion de perdue tiens…

→ Acte I, scène V

SOCRATE : Tempérez-vous, braves hommes ! Thrasymaque lui-même me disputait avec moins d’ardeur (11). Mais nous n’avons point entendu Nietzsche encore ! Taisons-nous donc, et tendons l’oreille pour ouïr ses délicates paroles.
DESCARTES, levant les bras en signe d’abandon : Je me désolidarise complètement de ce qui va se dire à partir de maintenant.
SPINOZA : Couard.
DESCARTES : Oublie-moi.
NIETZSCHE : Niet ?
SOCRATE : Mais oui Friedrich, tout à fait.
NIETZSCHE : Niet. Niet niet, niet, niet niet niet. Niet… niet niet, niet niet. Niet ? Niet ! Niet ? Niet, niet ! Niet niet ?
SOCRATE : Cela va de soi, excellent homme.
NIETZSCHE : Niet niet. Niet…
SPINOZA, échangeant un long regard navré avec Descartes : Je crois qu’on a perdu le Socrateuh.
Silence. Spinoza et Descartes affichent une moue circonspecte. Un homme en toge et carré d’épaules passe au-dessus d’eux en sautillant de nuage en nuage avec une grâce inégalable.
SOCRATE, levant les yeux, ému : Ah, le voilà mon Platon ! ❤
DESCARTES : Eh ben, il a l’air fin. Qu’est-ce qu’il fiche là-haut ?
SOCRATE : Il essaie d’atteindre la Forme du Bien, cela va de soi ! (12)
DESCARTES : Non mais, quelle tarlouze.
SOCRATE, vexé, se tournant vers Spinoza : C’est vrai que René est affreusement impoli.
SPINOZA : Mais c’est ce que je me tue à te dire, Socrateuh !
SOCRATE, les yeux humides : Un lèse-mon-Platon, comme ça… quelle bassesse ! C’est bien là la marque d’un homme méchant… faire ça à mon Platon… ça non alors…
SPINOZA, lui tapotant l’épaule : Allons, allons !
DESCARTES, les ignorant : Sinon, moi j’ai encore quelques trucs à dire. On a écouté les deux guignols, maintenant c’est mon tour. Pour revenir au problème de tout à l’heure, contrairement à l’autre argentin là, je pense que l’âne peut choisir d’aller à gauche ou à droite comme il le souhaite, même s’il n’a envie de rien. En fait, je dis que même s’il avait plus soif que faim, il pourrait quand même choisir d’aller à gauche manger l’avoine. C’est ce que j’appelle la liberté d’indifférence : on peut choisir et vouloir quelque chose même si ce n’est pas la meilleure option pour nous. Par exemple Baruch, ta mère aurait pu choisir d’avor…
SPINOZA : TU DIS QUOI SUR MA MÈRE ?
SOCRATE : AH CA VA BIEN HEIN. J’en ai jusque là de vos histoires ! De mon temps, les hommes savaient débattre sans s’écharper sur la place publique ! Elle me paraît bien loin, l’époque où nous discutions alanguis, grignotant quelques raisins, sirotant de délicieux vins dont le parfum embaumait ! Et nos pensées qui s’élevaient en tourbillon vers le ciel, cherchant la vérité et la lumière dans les recoins les plus obscurs de nos esprits ! Ah, c’était quelque chose !… (Nostalgique) Et tous ces jeunes garçons qui nous admiraient et souhaitaient apprendre à nos côtés… leurs esprits affûtés, leurs yeux pétillants, leurs épaules encore délicates, leurs peaux douces, les courbes gourmandes de… (13)
DESCARTES, secouant la tête : T’es parti dans un mauvais délire, papy.
SPINOZA, insistant : Sinon, à propos de ma mère…
DESCARTES : Ah ! Ces italiens et leurs mères !…
NIETZSCHE : Niet niet.
SOCRATE : Mes amis, nous devrions tous écouter Friedrich. Personne n’écoute jamais Friedrich.
DESCARTES : Ah ben, j’me d’mande bien pourquoi tiens.
SOCRATE : Moque-toi René, moque-toi, mais jusqu’à présent, c’est bien lui qui a été le plus sage. Toi et notre jeune Baruch n’avez eu de cesse de vous disputer, rendant toute discussion sereine impossible. N’as-tu pas honte ?
DESCARTES : Honte ? D’avoir clashé l’ibérique mal peigné ?
SOCRATE : Oui.
DESCARTES : Non.
SOCRATE, soupirant : Au moins, j’aurai essayé. Tout ceci ne mène nulle part. Braves hommes, je ne doute point de votre mérite, mais vous réunir tous ensemble était une erreur, je le vois clairement désormais. Il me faudra mieux y réfléchir la prochaine fois, si prochaine fois il y a, afin de ne pas revivre les mêmes désagréments. Ah ! Quel sot j’ai été !
SPINOZA, réconfortant : Mais non Socrateuh, c’est normal. Tu ne pouvais pas savoir.
SOCRATE : Le penses-tu vraiment, Baruch ?
SPINOZA : Bien sûr. Puisque, la seule chose que tu sais, c’est que tu ne…
DESCARTES : Eh, le bleu ?
SPINOZA : Oui ?
DESCARTES : Ferme-la.

Notes

(1) : Socrate est réputé (entre autre choses) pour sa fameuse maxime : « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien », que l’on retrouve notamment dans deux œuvres de Platon, l’Apologie de Socrate et le Ménon. Socrate s’emploie peut-être à montrer à ses interlocuteurs qu’ils se trompent en croyant savoir des trucs, mais lui-même ne prétend pas avoir la science infuse, au contraire, il prêche le non-savoir !
(2) : Spinoza est l’un des rares philosophes à avoir conservé une « vraie » activité professionnelle pour subvenir à ses besoins, sans être entretenu par quelque riche personnage : il polissait des verres optiques (des verres pour lunettes quoi) et possédait un petit atelier en Hollande. Il paraît même qu’il était plutôt doué !
(3) : Nietzsche a tendance à ne jamais dévoiler ouvertement ses thèses dans ses écrits, à toujours imposer une double lecture : rien n’est dit de manière claire et évidente. Il y a beaucoup de métaphores, d’allégories, de tournures de phrases poétiques (le mec te parle d’un chameau en plein milieu de son argumentation, pépouze) c’est très lyrique et joli par moments, mais ça impose aussi de passer une heure sur chaque page pour tout décrypter. Donc oui, ce point info c’est juste un gros troll pour le moustachu.
(4) : Descartes a effectué plusieurs voyages en Europe, notamment en Suède, où il était invité par la reine Christine.
(5) : Le sophiste est à la base un excellent orateur, doté d’une certaine éloquence et d’un grand savoir (il y en avait un paquet en Grèce antique). Mais on leur a reproché de vouloir à tout prix persuader leur auditoire avec un raisonnement visant l’efficacité persuasive, quitte à trafiquer un peu les faits et la vérité (Platon les clashe sévèrement dans pas mal de ses dialogues). Les sophistes étaient considérés comme des hommes aux principes douteux, surtout qu’ils faisaient payer leurs enseignements. On dit souvent que Socrate est l’anti-sophiste par excellence. (Mais Descartes n’était pas un sophiste, hein. C’est juste pour la blague.)
(6) : « Sophrosúnè » (σωφροσύνη), est un terme grec désignant la tempérance, la modération, la maîtrise de soi, mais c’est aussi la condition de la sagesse.
(7) : Descartes a reçu son éducation dans un établissement religieux tenu par des jésuites, le collège Henri-IV, situé à La Flèche dans la Sarthe, en France. René dit à propos cet établissement : « J’étais dans l’une des plus célèbres écoles d’Europe » (Discours de la méthode).
(8) : Traditionnellement, dans les dialogues de Platon, le personnage de « Socrate » commence toujours ses discussions en cherchant à définir une notion ou un terme (la question « qu’est-ce que… » revient très souvent, par exemple dans la République : « Qu’est-ce que la justice ? »), pour être certain de commencer sur des bases sûres et solides. Bon, là, je l’avoue, je me moque un peu. Mais à peine.
(9) : Platon fut l’un des élèves de Socrate. Il utilise son maître à penser comme personnage récurrent dans ses dialogues. Niveau fanboy, on fait difficilement pire…
(10) : Spinoza était juif, mais la communauté religieuse n’appréciait pas beaucoup tout ce qu’il disait sur dieu (que dieu, c’est la nature, par exemple, des broutilles comme ça, oh, les gens se fâchent pour rien de nos jours vous savez), du coup les patrons ont fini par l’excommunier définitivement en l’accusant d’hérésie. Mais avant ça, un homme aurait essayé de poignarder Baruch dans le dos : heureusement, il a raté son coup et le philosophe n’a été que blessé. Spinoza aurait apparemment gardé le manteau troué toute sa vie, comme une preuve que la passion religieuse conduit à la folie.
(11) : Dans la République (un dialogue de Platon), le personnage de Socrate converse avec plusieurs interlocuteurs sur la nature de la justice, dont Thrasymaque. Il s’agit d’un jeune homme qui se conduit comme un gamin en « boudant », et n’hésite pas à rudoyer un peu le Socrate en faisant preuve de mauvaise foi.
(12) : C’est une référence gratuite au mythe de la caverne de Platon. Toujours dans la République, le Bien est comparé au soleil (principe de vie et d’intelligibilité, de clarté). Et puis imaginer Platon en train de gambader dans les nuages pour atteindre le soleil, ça me faisait marrer. Voilà.
(13) : Bon… il paraît que les grecs aimaient bien les beaux garçons et considéraient que l’union de deux hommes était la plus belle qui soit… il est possible que Socrate et toute sa clique aient été un peu pédérastes. Voilà voilà.

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11 thoughts on “S01_EP01 : La volonté

  1. C”est magnifique. Magnifique.

    (Platon en train de gambader dans les nuages… que suis-je en train d’imaginer ?)
    (et la dernière référence à Socrate, magique)
    (continue comme ça, c’est mortel)

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  2. C’est génial, ce que tu fais. C’est super fin, très drôle, très jeune et tout ! Tu devrais vraiment tenter d’en faire un truc à éditer, ça marcherait obligé. J’adorerais que tu fasses un peu le même genre de truc avec Voltaire et Rousseau, qui je pense seraient un peu comme René et Baruch là hahahaha. Ou même des plus récents comme Sartre, Durkheim, tu auras moyen de t’éclater et de nous éclater je pense !! (sauf si c’est déjà fait je viens juste de découvrir à vrai dire ! Je vais écumer ton site, c’est un des trucs les plus cools que j’ai pu voir)
    T’arrête pas steplait, tu as quelque chose de rare et efficace en toi (je ne parle pas du groove mais ça se rapproche)

    Au grand plaisir o/

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    • Oh, merci beaucoup ! Ça me fait vraiment plaisir, j’en rougis presque ! Et non, je n’ai pas l’intention d’arrêter, car je pense que je prends autant de plaisir à écrire ces bêtises que vous à les lire (sinon plus !). Pour l’instant il n’y a qu’un article de ce style, mais j’ai déjà commencé à réfléchir sur d’éventuelles suites ! Merci encore, au plaisir de te recroiser par ici ! \o/

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  3. Tu peux me filer ta poudre Marchand de Sable ?
    Je sais pas comment t’es venue cette idée mais si tu avais décidé de pas le faire, tous les dieux nous auraient atomiser.
    C’est COMME CA que j’aime aborder la philo, tu vois ? C’est une super idée de varier un peu les genres de textes et de nous faire un peu de théâtre. En plus j’avais une journée pourrie et c’est à que je reçois ton nouveau sujet j’étais émuuuuuue. Je t’aime (heu je drague pas n’ai pas peur, calme, je fais pas des bizarreries devant tes sujets REVIENS).

    Le Desnoza, Socrate et son Platon :3 Platon qui descend des nuages aussi, WTF ! xD
    Et toutes ces références AYAAA !!!!!
    Et Nietzsche quoi. Il parle tout seul, il doit pas se comprendre lui-même (ce qui est VRAI en plus !! La philosophie nitschéenne est hard).
    J’en profite pour glisser une pikite question: pourquoi Spinoza dit “Socrateuh” ? C’est son côté kawaii ?

    Pitié dis moi que vous êtes tous comme ça en fac de philo.

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  4. Pingback: Je veux comprendre… LE DIEU DE SPINOZA feat. STAR WARS | Sorry, I Kant understand !

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